Oh putain, c’est un ours ! La nuit la plus terrifiante de ma vie

 

Lorsque j’ai préparé mon GR10, je me suis renseigné sur la faune et la flore que je pourrais y rencontrer. Evidemment, les deux animaux les plus impressionnant des Pyrénées sont les ours, et les loups. D’ailleurs, j’ai même fait la blague à mes collègues de dire : « Génial, je vais faire un selfie avec un ours ! »

paysage Pyrénées
Le GR10 vaut franchement le coup, même s’il y a des ours…

Je pensais que rencontrer un ours en randonnée c’est un truc extraordinaire. Imagines-toi la scène : tu te balade dans la montagne un après-midi de rando comme les autres… Il y a un magnifique soleil, et les petits oiseaux chantent. Puis, à 100m, tu vois un masse brune qui débouche sur le chemin, qui te regarde, et qui se barre dans la forêt. Cà, c’était mon fantasme.

En vrai, ma rencontre avec un ours était effectivement extraordinaire… mais pas dans le même sens !

 

Comment çà marche les ours ?

 

Tout d’abord, comment çà marche les ours ? L’ours, c’est un type qui n’aime pas la compagnie des autres. Y compris des humains.  Il est tellement associal qu’il vit plus de 300 jours par an caché dans sa tanière, en sortant à la fraiche pour aller manger (une quantité impressionnante de nourriture d’ailleurs) sans être vu ou déranger. Les quelques semaines qui restent, tu vois où je veux en venir… c’est le rut. Donc le mâle part chercher les femelles, leur fait l’amour passionnément, et si elles ont le malheur d’avoir des petits… il les tu. Comme çà, la femelle redevient en chaleur, et accepte ses avances. Malin les ours ! ^^

Son environnement naturel est la forêt. Aujourd’hui, on pense à tort que c’est la montagne. Alors effectivement, ç’est là ou on les trouve le plus. Cependant, les plaines sont peuplés d’humains envahissants, très bruyant (#moteuràexplosion), qui ont coupés toutes les forêt. Souviens-toi qu’il y a encore quelques siècle, les nobles chassaient l’ours dans toutes les forêts de France et de Navarre, y compris à Fontainebleau !

 

Ce soir là…

 

L’ours était donc sensé être tout seul, tranquille dans sa forêt. Une magnifique forêt d’ailleurs, puisque les faits se déroulent en plein cœur de l’Ariège. Il s’agit d’un département français assez calme, puisqu’il n’y a plus que 150 000 habitants et que la forêt recouvre 40% du territoire. Seulement, ce soir-là, j’arrive dans cette forêts profonde et je suis mort de fatigue. La journée a été longue, j’ai beaucoup de kilomètres dans les jambes, encore plus de dénivelé, et mes pieds commencent à me faire mal. Je m’écarte un peu du sentier, m’enfonce dans la forêt, et trouve un petit coin pour planter ma tente et y passer la nuit.

L'ours et le GR10
L’endroit des faits, quelque part en Ariège

Je ne sais pas pourquoi, mais je suis très nerveux. Certes, il fait chaud, les moustiques m’assaillent sans relâche, mais il y a autre chose, et je ne sais pas quoi. Exceptionnellement, je prends la précaution de mettre mes poubelles loin de ma tente, et même de fermer mon double-toit ! C’est une chose que je ne fais jamais lorsqu’il fait chaud, afin que l’air puisse circuler dans ma petite tente par la moustiquaire.

03:09 : je me réveille. J’ai le sommeil léger et quand je suis au bivouac, je me réveille dès que j’entends un animal m’approcher. Avec plus de 300 nuitées en bivouac au compteur, avec notamment pas mal de hamac, j’ai la chance d’avoir pu observer de nombreux animaux. D’habitude, je n’ai qu’à tendre l’oreille quelques seconde pour reconnaître le pas feutré du renard, ou le sabot caractéristique des cervidés. Après cela, je n’ai plus qu’à me rendormir sereinement. Mais là non… je n’ai jamais entendu un bruit de pas comme celui-ci. En plus, c’est très gros ! En plus, il s’approche ! Oh putain, c’est un OURS !

 

La rencontre

 

Je ne sais pas si tu as déjà entendu un ours respirer, çà fait quelques chose comme : snif…snif…snif… GRRRR ! Très lentement et bruyemment. Je dois t’avouer que rien que d’y repenser, j’ai les poils qui s’hérissent. Pourtant, je suis dans mon salon, bien au chaud et en sécurité. Ce n’est peut-être pas assez impressionnant à lire, mais à vivre crois-moi que c’est terrifiant. D’ailleurs, j’ai tourné une vidéo le lendemain matin que tu peux trouver sur ma chaîne YouTube : Ma vidéo ici.

L’animal est encore assez loin de moi, mais il se rapproche ! C’est un cauchemar, le terrain est très en pente, il n’y a qu’un seul sentier large d’environ 90cm pour passer, et c’est là que j’ai eu la bonne idée de planter ma tente ! Il se rapproche encore… mes craintes se confirment, il va être obligé de passer par mon campement pour continuer son chemin.

A ce moment, ma situation ressemble à çà : je suis allongé à même le sol engoncé dans mon duvet ultraslim (comme une grosse chenille), enfermé dans ma tente sarcophage qui pèse 1.8kg, nez à nez avec un ours brun des Pyrénées dont les mâles adultes pèsent jusqu’à 300kg ! Et si c’est une femelle c’est encore pire : elle pourrait avoir des petits ! Une femelle ours avec des petits est beaucoup plus agressive pour protéger sa progéniture dès qu’elle perçoit un intru…

 

La nuit la plus terrifiante de ma vie

 

Là je comprends que pour une fois dans ma vie, je ne suis pas au sommet de la chaîne alimentaire, et j’ai une décharge d’adrénaline forte. On ne peux pas savoir à l’avance nos réactions face à une situation de stress comme çà, et là je ne contrôle plus rien, tout n’est que réflexes instinctifs.  Bon, je te demanderai de ne pas te moquer de moi à la lecture de la suite des évènements.

Première chose à faire : remettre mon froc, vite ! Hé oui, j’ai ma petite pudeur quand même. Il faut savoir que je dors toujours nu, et je n’ai pas envie qu’une ourse rentre dans ma tente et me mange tout nu. Alors je me contorsionne, j’attrape dans le noir total mon short et je l’enfile en vitesse. Maintenant, au cas où il essaye de rentrer dans ma tente, il faut que je puisse le voir, donc je mets ma lampe frontale autours de la tête.

Pourquoi l’ours voudrait rentrer ? Ah oui, j’ai oublié de te dire que j’utilise mon sac à dos 50 litres comme oreiller pour avoir plus de confort. Et dans mon sac il y a… 1kg de miel !!! Putain, c’est pas possible… c’est le gros cliché de Winnie l’ourson, tout le monde sait que les ours raffole du miel ! Et moi, j’ai ma tête posé sur son repas préféré. Et ce n’est pas fini : j’ai du pollen, du saucisson, du fromage, du pain, des fruits, du chocolat… que des choses très appétissantes et surtout très odorantes. Heureusement que j’ai jeté mes poubelles loin du campement car au menu ce soir j’avais le truc qui sent le plus : une boite de sardine.

 

Prêt au combat…

 

Maintenant que je suis habillé, que je peux allumer ma frontale en cas d’intrusion dans la tente, je prend mon couteau. Un couteau Buck, pliable, acier440, 10cm de lame pour 4mm d’épaisseur. Avec lui, je m’apprête à vendre chèrement ma peau. Même si je sais que je n’aurai aucune chance face à l’animal. Il pèse 3 à 5 fois mon poids, il est debout alors que je suis allongé, il est nyctalope (il voit la nuit) et pas moi, j’ai un couteau et il a 5 griffes plus longues que ma lame à chaque pattes… A ce stade, je n’arrive pas à m’empêcher de penser à ce film : The Revenant. Surtout la scène où Leonardo Di Caprio se fait dérouiller par une femelle grizzly.

Que faire de plus ? Prier. J’ai prié. De toute façon, je ne peux rien faire d’autre. Comme pour tout contact avec un animal sauvage, j’essaye d’adapter mon comportement : je ne parle pas, je ne bouge pas, j’essaye de calmer ma respiration et mon rythme cardiaque complètement affolés. De cette façon, je n’augmente pas son énervement et je limite les chances d’attaque. Alors je prie pour que l’ours parte.

Ce qui est un petit peu frustrant (voire clairement angoissant), c’est que je suis totalement impuissant. En effet, la décision d’agression ou non lui revient, pas à moi. Je dois donc accepter sans rien faire que l’ours me tourne autour, et c’est déjà une phase d’acceptation de sa propre mort. Me tourner autour, c’est exactement ce qu’il va faire. Tout d’abord, il se stoppe net quand il voit ma tente. Il respire et grogne très bruyamment. Puis, il fait un grand tour à plusieurs mètres de distance. Ensuite, il se rapproche et vient tout proche… juste de l’autre côté de la toile de ma tente qui doit faire 2 dixièmes de millimètre d’épaisseur. C’est si peu, et pourtant c’est tout se qui sépare la tête du fauve de la mienne. Il fait tout le tour de ma petite tente, s’arrête pour me renifler.

 

Cà sent pas bon…

 

C’est à ce moment là que j’ai bien failli me chier dessus ! Le stress est à son comble, je sens une terrible contraction intestinale caractéristique, puis mes sphincters qui se relâchent. Par chance, je ne me fais pas dessus pour deux raisons :

  • je suis en Ariège, donc cela fait 4 jours que je n’ai pas eu de ravitaillement sur le GR10. Cà fait plusieurs jours que je ne mange plus que du couscous… couscous au miel le matin, couscous au saucisson et fromage le midi et le soir. J’en ai marre du couscous, surtout que je me suis trompé, j’en ai acheté un épicé ! Il me met un goût d’arrissa dans la bouche pour le petit-déjeuner… Bref, ce n’est pas le sujet, l’important étant que 4 jours de couscous = constipation
  • j’ai fait caca juste avant d’aller me coucher. D’habitude je fais toujours le matin, mais comme on vient de le voir, couscous…

Après son petit tour rapproché (très, voir franchement trop à mon goût), il reprend le sentier sur lequel j’ai planté la tente, puis s’éloigne lentement, en faisant des pauses pour farfouiner par-ci par-là. Ouf… Il est parti. 03:39, enfin je ne l’entend plus du tout, notre rencontre aura durée 30min. La pression redescend, je desserre mon couteau que je tiens toujours au creux de ma main, et je remercie le ciel d’avoir exaucé ma prière. Je suis vivant, c’est fini, il est parti !

c'est quoi ?
Caca d’ours près de mon campement

 

Il est passé par ici…

 

Oui, mais… Il est passé dans un sens pour partir manger mais… est-ce qu’il va repasser par-là pour rentrer à sa tanière ??? Oh non… çà veut dire que le cauchemar pourrait recommencer une deuxième fois ! Je suis très heureux d’être encore vivant après une première rencontre, mais s’il repasse tout à l’heure est-ce que çà se passera aussi bien ? On ne peux pas le savoir. Je suis face à un dilemme :

  • soit je reste dans ma tente et je prends le risque d’une deuxième apparition
  • soit je me barre et je prends le risque de le recroiser en pleine nuit, dans la forêt, à découvert…

Cà c’est ce qu’on appel avoir l’embarras du choix ! Charybde ou Scylla ? J’hésite, je prends une décision, puis fait volte-face tout de suite après, et ce plusieurs fois d’affilé. Dans un premier temps, je commence à remballer toute mes affaires à l’intérieur pour être prêt à partir, sac de couchage, tapis de sol… Puis dans un second temps, je suis tétanisé à l’idée de le croiser dans les bois. Donc je reste, je tends l’oreille et j’attends. Jusqu’à temps que je m’endorme d’épuisement, une fois que le taux d’adrénaline dans mon corps soit redesendu.

 

Je suis vivant ?!

 

05:00 : mon réveil sonne. « Ta gueule ! Tu vas ramener l’ours ! ». Je l’éteins et me rendors. 06:00 : je me réveille, et je me réveille vivant ! Cà peut paraître idiot ou évident à lire, mais je t’assure que je ne me suis jamais réveillé aussi content d’être vivant ! Je ressens une sincère et profonde gratitude envers le monde. C’est un sentiment vraiment délicieux. Mais la béatitude est de courte durée, et je décide de me barrer d’ici le plus rapidement possible. Étonnamment, ce jour-là je pète le chrono : habituellement il me faut 1h pour remballer mon campement, et là 20 petites minutes suffisent ! 3 fois plus vite. Si tu te demandes comment augmenter ta productivité au boulot, un petit conseil : lâche un ours.

Je pars à grand pas de mon lieu de bivouac, après avoir pris soin de filmer l’endroit pour m’en souvenir. Je reprends le GR10, et arrivé au premier hameau que je croise, mon instinct grégaire m’offre un sentiment de sécurité. Quelque chose comme « Je suis dans un village d’humain, donc il n’y a pas d’ours ». Je reprends mon souffle, tourne à chaud ma vidéo, et c’est reparti.

Après cette rencontre, et pendant plusieurs jour, l’ours devient mon obsession. J’ai peur d’en croiser un autre, et chaque mouvement, chaque bruit me font peur. Un autre où… qui sait, peut être que l’ours me poursuit ? Cà c’est pire que l’obsession, c’est de la paranoïa. Je me rappelle qu’à un col, quelques jours plus tard, j’entend un gros craquement. Je sursaute, me retourne en m’exclamant « un Ours! », mais non. C’est un névé qui vient de s’effondrer près du pic qui se dresse devant moi, à plus de 500 mètre. Ouf.

 

Conclusion

 

Que conclure de cette rencontre ? Tout d’abord, et avec le recul, je suis très heureux de l’avoir vécu. Et de m’en être sorti vivant ! Hé oui quand même, tout les animaux sauvages sont des créatures magnifiques, l’ours aussi. Il ne me reste plus qu’à rencontrer un loup, et j’aurais vu tout les animaux du bestiaire d’Europe. Ensuite je pense que ma réaction, c’est à dire ma peur, était disproportionnée par rapport au risque réel. Enfin, il y aura de plus en plus de rencontre humain-ours, dont les randonneurs, en France.

Et oui, bien que l’ours ait presque disparu des Pyrénées, sa réintroduction commence en 1996. Nous sommes aller chercher des ours Slovènes, les plus proches de la souche génétique, et le programme se déroule plutôt bien puisqu’il y a eut 10 naissances annuelles deux années de suite, en 2016 et 2017. On compte aujourd’hui (en 2017) au moins 40 ours vivant dans la chaîne de montagne, tant du côté français qu’espagnol. La majorité d’entre eux sont dans les Pyrénées centrales, soit entre Bagnères de Luchon et l’Andorre. Ami randonneur, si tu passes par là par exemple sur le GR10, tu pourrais toi aussi les rencontrer.

ruche en ours
Une superbe ruche dans un tronc sculpté

 

Que faire lorsqu’on croise un ours ?

 

Pour commencer, je tiens à te rassurer quand même. Il faut savoir que les rencontres ours-randonneur de jour sont rarissimes, et ne se produisent que dans les régions très isolées. Les attaques quant à elles, sont encore plus rares.

Si tu ne souhaite pas en croiser un, prends tes précautions :

  • dors en gîte ou refuge = 0 risques
  • dors dans des campings, il y a du bruit, donc pas d’ours. De plus j’ai remarqué dans les secteurs particulièrement exposés, toutes les propriétés privées (y compris les jardins) dont entourées de clôtures électriques
  • si vraiment tu veux faire du bivouac sauvage : dors à proximité immédiate d’habitat humain ou monte suffisamment haut en altitude. En effet, les rencontre se font généralement en milieu forestier (jusqu’à environ 1800m d’altitude) ou au-dessus dans la zone d’estive très riche en myrtilles (dont les ours raffolent)
  • en journée, fais du bruit. Hé oui ! Comme nous l’avons vu ensemble, les ours détestent être dérangés, donc il fuit tout bruits ou mouvements qu’ils perçoivent de loin. Si tu randonnes à plusieurs, une simple conversation suffit. Après, les randonneurs qui s’aventurent dans des régions très peuplées en ursidés (Sibérie, Nord USA, Canada, Scandinavie…) utilisent souvent un sifflet, et une petite clochette fixée au sac à dos

Ensuite en cas de rencontre de jour pendant ton étape, restes calme, surtout pas de mouvements brusques, pas d’éclats de voie. Maintiens le contact visuel avec lui (pas dans les yeux), et écartes-toi en marchant calmement. Prends soin de faire de grande enjambées, et d’écarter tes bras avec une grande amplitude. Ceci t’agrandira à ses yeux. Si cela se passe pendant la nuit, comme ce qui m’est arrivé, fais le mort : à nouveau pas de bruit, pas de mouvement, et pas de lumière.

 

David, LeBanquierRandonneur

 

 


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